Engrais vert en Afrique : pourquoi produire localement est devenu une urgence stratégique
- Ali
- 12 juin
- 5 min de lecture
Ali
13/06/2025

La question de la sécurité alimentaire en Afrique est plus urgente que jamais. Face à la hausse des prix des engrais chimiques, aux tensions géopolitiques mondiales et à la dépendance structurelle aux importations, le continent doit amorcer un virage stratégique. La production locale d’engrais verts apparaît aujourd’hui comme une solution d’avenir incontournable.
Une dépendance massive aux engrais importés
L'Afrique consomme environ 30 millions de tonnes d'engrais par an. Pourtant, plus de 70 % de cette quantité est importée. Cette dépendance expose les économies locales aux fluctuations des prix mondiaux, notamment depuis la guerre en Ukraine qui a entraîné une flambée historique du coût des engrais azotés.
Au Nigeria, le prix de l'urée a plus que doublé entre 2021 et 2023.
Au Burkina Faso, la pénurie d’engrais a entraîné une baisse de rendement de 20 % sur certaines cultures vivrières.

Qu’est-ce qu’un engrais vert ?
Contrairement aux engrais chimiques classiques, issus de procédés industriels lourds et fortement émetteurs de CO₂, les engrais verts sont produits à partir de matières organiques renouvelables ou par procédés biologiques respectueux de l’environnement. Ils s’inscrivent dans une logique d’économie circulaire et de fertilisation durable adaptée aux réalités locales.
On distingue généralement deux grandes familles complémentaires :
Les engrais organiques, issus de matières biodégradables telles que le compost, le fumier, les déchets agro-industriels, ou encore les digestats issus de la biométhanisation. Ils sont particulièrement adaptés aux exploitations agricoles rurales et permettent de restaurer la structure et la fertilité des sols appauvris.
Les engrais issus de l’hydrogène vert, comme l’ammoniac vert, sont produits par synthèse à partir de l’hydrogène généré via des énergies renouvelables (solaire, hydroélectricité, éolien) et de l’azote de l’air. Ces solutions plus technologiques visent à remplacer les engrais azotés conventionnels tout en limitant drastiquement les émissions de gaz à effet de serre.
En combinant innovation technologique et ressources locales, ces deux approches offrent une alternative crédible aux engrais importés. Elles permettent de réduire l’empreinte carbone, de valoriser les déchets organiques locaux et de bâtir une agriculture plus résiliente, durable et souveraine.
Pour les industriels, investisseurs et décideurs, c’est le moment d’agir. Produire des engrais verts en Afrique n’est pas un luxe, mais un levier de souveraineté, de résilience et de compétitivité.
Pourquoi produire localement ?
Produire des engrais verts directement en Afrique répond à des enjeux stratégiques majeurs en matière de souveraineté alimentaire, d’économie locale et d’innovation agricole.
Souveraineté agricole : Selon la FAO, 70 à 80 % des petits exploitants agricoles africains ont un accès limité ou irrégulier aux engrais conventionnels. La production locale d’engrais verts permettrait de réduire cette dépendance, et d'assurer un approvisionnement plus prévisible et mieux adapté aux besoins agroécologiques locaux.
Réduction des coûts logistiques : D’après le rapport 2023 de l’IFDC, les frais de transport, de port et de stockage peuvent représenter entre 25 et 35 % du coût final des engrais importés en Afrique de l’Ouest. Pour les régions enclavées comme le Sahel ou l’intérieur du Congo, ce taux grimpe jusqu’à 50 % dans certains cas. Produire localement permettrait donc d’abaisser drastiquement le prix à l’hectare, un facteur décisif pour les marges agricoles.
Création d’emplois locaux : Le développement d’une filière d’engrais organiques ou biosourcés pourrait générer jusqu’à 5 à 7 emplois directs par 1000 tonnes produites, selon la Banque africaine de développement. Cela inclut la collecte de matière première, le traitement, la transformation et la distribution. En ciblant une production locale de 1 million de tonnes, plus de 5000 emplois directs et 15 000 indirects pourraient être créés dans les zones rurales.
Stimulation de l’innovation agritech : De plus en plus de start-ups africaines travaillent à formuler des engrais sur-mesure adaptés aux sols locaux, souvent trop acides, lessivés ou pauvres en matière organique. Des centres comme le IITA au Nigeria ou l’INERA au Burkina Faso développent déjà des prototypes d’amendements bio adaptés aux cultures céréalières, maraîchères ou pérennes.
Avec une production locale d’engrais verts, l’Afrique peut réduire sa facture d’importation, dynamiser l’emploi rural et renforcer l’efficacité de ses systèmes agricoles.
Des initiatives encore dispersées, mais prometteuses
Certains pays amorcent des projets structurants :
Le Ghana teste des unités de compostage à léchelle municipale
Le Maroc investit dans la fabrication d’engrais phosphatés enrichis à partir de ressources locales
Le Kenya expérimente l’ammoniac vert pour sa filière maïs
Mais aucune véritable filière industrielle panafricaine d’engrais verts n’existe encore.
Quels leviers pour accélérer la production d'engrais vert en Afrique?
Pour débloquer le potentiel du continent, plusieurs axes d’action prioritaires doivent être mis en œuvre de façon coordonnée entre acteurs publics, privés et communautaires :
Incitations fiscales : Il est essentiel de mettre en place des réductions ou exonérations fiscales pour les investissements dans la production locale d’engrais biosourcés. Cela concerne aussi bien les unités de compostage, les plateformes de collecte de biomasse, que les installations plus technologiques de valorisation des déchets agricoles.
Subventions ciblées : Pour soutenir la demande et faciliter l’adoption par les petits producteurs, des mécanismes de subvention (bons d’achat, tarifs préférentiels, crédit d’intrant) doivent être déployés via les coopératives, ONG et dispositifs d’appui technique. Cela permet de rendre les engrais verts compétitifs face aux produits importés subventionnés.
Partenariats industriels Nord-Sud : Le transfert de compétences et de technologies est un levier clé pour accélérer la montée en capacité. Les unités de biogaz, les stations de traitement aérobique, ou encore les électrolyseurs pour la production d’ammoniac vert doivent faire l’objet de coopérations concrètes entre entreprises africaines et partenaires techniques européens ou asiatiques.
Programmes de certification et traçabilité : Pour structurer la filière et garantir la qualité des engrais produits localement, des référentiels techniques doivent être mis en place, accompagnés d’outils de traçabilité digitale. Cela renforcera la confiance des distributeurs, des institutions publiques et des exploitants agricoles dans ces nouveaux produits.
Ces leviers, s'ils sont activés conjointement, peuvent enclencher une dynamique vertueuse au service d'une véritable souveraineté agricole et industrielle africaine.
Conclusion : un virage stratégique à prendre maintenant
Loin d’être une utopie, la production d’engrais verts en Afrique s’impose comme une nécessité stratégique et opérationnelle. Elle permet de répondre à des besoins agricoles urgents : sécuriser l’accès aux intrants, réduire la dépendance aux importations, améliorer la productivité des sols, tout en jetant les bases d’un modèle agricole plus résilient, sobre en carbone et économiquement viable à long terme. C’est un virage que le continent ne peut plus se permettre de différer.
Liens uitiles:
FAO : https://www.fao.org
African Fertilizer : https://www.africanfertilizer.org
IITA Nigeria : https://www.iita.org
Sources:
ReSAKSS – 2024 Africa Agriculture Trade Monitorhttps://www.resakss.org/sites/default/files/Africa%20Agriculture%20Trade%20Monitor%20%28AATM%29%202024_0.pdfAnalyse la dépendance de l’Afrique aux importations agricoles, y compris les engrais linkedin.com+9resakss.org+9en.wikipedia.org+9
IFDC – 2023 Annual Reporthttps://ifdc.org/wp-content/uploads/2024/12/2023-Annual-Report-Updated.pdfPrésente une feuille de route pour renforcer la production locale d’engrais et le commerce intrarégional hub.ifdc.org+6ifdc.org+6ifdc.org+6
FAO – 2024 Crop and Food Supply Assessment Missionhttps://www.fao.org/3/cd4775EN/cd4775en.pdfSouligne les insuffisances de l’approvisionnement en engrais en Afrique, notamment les déséquilibres nutritionnels hub.ifdc.org+15fao.org+15au.int+15
African Union – Africa Fertilizer and Soil Health Action Plan 2024–2034https://au.int/sites/default/files/documents/43779-doc-Action_Plan_Fertilizer_and_Soil_Health_E.pdfPlan stratégique pour remédier à la dépendance aux engrais importés et encourager la production locale ecdpm.org+3au.int+3ifdc.org+3ecdpm.org+1ifdc.org+1
Development Gateway & IFDC – Africa Fertilizer Watchhttps://developmentgateway.org/blog/new-monitoring-tool-provides-into-sub-saharan-africas-fertilizer-sector/Outil de suivi en temps réel des risques alimentaires liés aux engrais en Afrique subsaharienne
