Le retour du gaz africain dans les stratégies industrielles du continent
- Lynda MALOUM

- 14 mai
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 17 mai

Le gaz africain redevient un levier central des stratégies industrielles en Afrique, porté par la montée des nouveaux producteurs, la demande électrique et les besoins en engrais, pétrochimie et sidérurgie. Mais son impact réel dépendra de l’accès au marché domestique, des infrastructures et de la gouvernance.
Sommaire
Contexte général : pourquoi le gaz revient au centre du jeu
Le gaz africain revient au premier plan pour une raison simple : il répond à plusieurs besoins à la fois. Selon le rapport State of African Energy 2026 de l’African Energy Chamber, la demande africaine de gaz devrait croître d’environ 60% entre 2020 et 2050, passant de près de 55 milliards de mètres cubes à environ 90 milliards. Cette dynamique est portée par l’urbanisation, l’industrialisation et la hausse des besoins en électricité.
Dans un continent où les contraintes d’accès à l’énergie restent fortes, le gaz est redevenu un outil de sécurité énergétique autant qu’un intrant industriel. Il alimente les centrales électriques, mais aussi les chaînes de valeur du ciment, de l’acier, de la pétrochimie et des engrais. C’est ce double rôle qui explique son retour dans les stratégies publiques et les plans d’investissement.
Le gaz africain entre exportation et industrialisation locale
Le paradoxe est connu : une grande partie des volumes gaziers africains est orientée vers l’export, via le GNL ou les gazoducs transfrontaliers, alors que les besoins domestiques restent massifs. Le rapport de l’AEC souligne aussi un basculement géographique important. Historiquement, les deux tiers de la production gazière africaine venaient d’Afrique du Nord. Cette part pourrait tomber à environ 40% d’ici 2035, avec la montée en puissance de nouveaux producteurs comme le Mozambique, le Sénégal, la Mauritanie, la Tanzanie ou encore le Nigeria élargi.
Cette évolution change la carte industrielle du continent. Le gaz n’est plus seulement un actif d’exportation. Il devient un levier de structuration pour des pôles énergétiques et industriels, à condition que les projets prévoient des débouchés locaux, des réseaux de transport et des capacités de traitement adaptées.
"La question centrale 2025-2035 est donc de savoir dans quelle mesure le retour du gaz va réellement soutenir l’industrialisation domestique et non seulement alimenter la demande européenne et asiatique."
Les données de l’EIA montrent d’ailleurs que la capacité installée de production électrique au gaz en Afrique pourrait passer d’environ 91 GW en 2019 à plus de 103 GW en 2025, puis atteindre 123 à 157 GW à l’horizon 2030-2035 dans un scénario de forte expansion des réseaux. Entre 2000 et 2021, 60% de la croissance de capacité électrique en Afrique a été assurée par les centrales à gaz, ce qui confirme son rôle structurant dans les systèmes électriques.
Les projets qui redessinent la carte du gaz africain
Plusieurs projets emblématiques illustrent cette montée en puissance. Au Sénégal et en Mauritanie, Grand Tortue Ahmeyim est devenu une référence régionale. La phase 1 a atteint le first gas le 31 décembre 2024 et la première cargaison de GNL au premier trimestre 2025. Sa capacité de liquéfaction est d’environ 2,3 à 2,5 mtpa, avec un potentiel de montée en puissance jusqu’à 10 mtpa en phase 3. En 2025, le projet a déjà exporté 18 cargaisons de GNL et une cargaison de condensats.
Le point important, pour les décideurs publics comme pour les industriels, est que le Sénégal envisage de rediriger 20 à 25% du GNL de la phase 1 vers le marché domestique d’ici 2027. Cela ouvre une fenêtre pour l’électricité, mais aussi pour des usages industriels plus ciblés, notamment les engrais, le ciment et certaines zones industrielles.
Au Mozambique, Coral Sul FLNG a déjà franchi une étape majeure. Démarré en octobre 2022, il affiche une capacité de 3,4 mtpa et a dépassé les 5 millions de tonnes de GNL produites en août 2024. Le projet Mozambique LNG, lui, a redémarré début 2026 après une longue suspension. Son investissement est d’environ 20 milliards de dollars, avec une capacité initiale de 13 mtpa et une possibilité d’extension jusqu’à 43 mtpa.
Le Nigeria reste un cas central. Avec environ 209 Tcf de réserves prouvées, il ne valorise qu’environ 8 bscf/jour. La stratégie Decade of Gas vise à faire du gaz le moteur de l’économie, autour de l’usage domestique, des infrastructures, de l’export et de l’investissement. Le projet ANOH, entré en exploitation commerciale en 2025, traite jusqu’à 300 millions de pieds cubes de gaz humide par jour et alimente directement la logique gas-to-power et les besoins industriels.
L’Algérie et l’Égypte montrent une autre facette du sujet : celle de la montée en gamme industrielle. L’Algérie a lancé un plan hydrocarbures 2026-2030 avec environ 60 milliards de dollars d’investissement sur cinq ans, dont 80% pour l’amont. En parallèle, elle pousse un plan pétrochimique de 7 milliards de dollars pour produire davantage de dérivés du gaz. L’Égypte, de son côté, combine rôle d’exportateur de GNL et base industrielle lourde. Sa consommation gazière a atteint en 2024 un peu plus de 6 bcm/j, et le secteur industriel représente près d’un tiers de la demande.
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Gaz, électricité et chaînes de valeur industrielles
Le rôle du gaz dans la production électrique reste déterminant. En Afrique du Nord, les centrales à gaz dominent les nouvelles capacités. En Afrique de l’Ouest, le Nigeria, le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Sénégal s’appuient sur le gaz pour stabiliser leurs réseaux. En Afrique australe, le Mozambique pourrait à terme changer l’équation régionale.
Cette logique gas-to-power est essentielle, car elle permet d’assurer une production pilotable, capable de soutenir les réseaux lorsque le solaire ou l’éolien ne produisent pas. Le gaz n’est donc pas seulement une énergie de transition abstraite. Il joue un rôle opérationnel dans la fiabilité du système électrique.
Le même raisonnement vaut pour les engrais et la pétrochimie. En Égypte, les engrais azotés absorbent une part importante du gaz industriel, et le gouvernement a dû relever le prix du gaz pour les usines en 2025. En Algérie, le choix est clair : exporter moins de molécules brutes et davantage de produits dérivés. Dans les deux cas, le gaz devient un intrant de souveraineté industrielle.
Les effets potentiels sont significatifs pour les zones industrielles. Autour du Canal de Suez, à New Alamein, à Arzew ou dans certaines zones du Sénégal, le gaz peut soutenir des clusters mêlant électricité, chimie, engrais, sidérurgie et transformation. Mais cela suppose une condition non négociable : la disponibilité régulière du gaz à un prix prévisible.

Les limites qui peuvent freiner l’élan
Le retour du gaz africain ne doit pas masquer plusieurs contraintes. La première est l’insuffisance des infrastructures internes. Beaucoup de projets restent pensés pour l’export, avec peu de gazoducs, peu de stockage et des réseaux domestiques encore incomplets. Sans infrastructure midstream, le gaz ne irrigue pas l’industrie locale.
La deuxième limite tient à la gouvernance. Plusieurs projets ont été ralentis par des renégociations fiscales, des changements de cadre ou des incertitudes réglementaires. Pour les investisseurs, cela pèse directement sur le coût du capital et sur les calendriers de décision finale d’investissement.
Enfin, la pression ESG et la volatilité des prix internationaux compliquent les arbitrages. Les grands projets gaziers africains restent très capitalistiques, tandis que la concurrence des renouvelables s’intensifie. Le gaz conserve un rôle utile, mais il devra se concentrer sur les usages où il est difficilement substituable à court terme : électricité de pointe, engrais, pétrochimie, sidérurgie et soutien aux réseaux.
Au fond, le gaz africain ne deviendra un vrai moteur d’industrialisation que s’il est pensé comme une infrastructure de développement, et non comme une simple source d’exportation. C’est là que se joue, pour les années 2025 à 2040, la différence entre une rente énergétique et une base industrielle durable.
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Sources de l'article:
https://energychamber.org/14-african-oil-gas-projects-driving-the-continents-energy-boom/
https://rus-alg.com/en/news-en/algeria-approves-five-year-hydrocarbon-development-plan-through-2030/
https://energiesmedia.com/algeria-outlines-7-billion-petrochemical-plan/
https://egyptoil-gas.com/features/egypts-petrochemical-push-a-new-era-of-industrial-growth/
https://africa24tv.com/senegal-gta-phase-1-20-25-lng-for-domestic-market/




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